Discours de rentrée des co-Présidents

Bonjour à tous,
Bonjour à toutes,

« Mise en chantier des cerveaux de demain. » C’est par cette phrase que Julos Beaucarne avait choisi d’illustrer la ville de Louvain-la-Neuve. Intriguant. Prometteur. Mais c’en devient dès lors, si tel est le cas, également un défi, car la question que nous devons alors nécessairement nous poser est la suivante : « Quels cerveaux, et par extension, quels étudiants voulons-nous pour bâtir la société de demain ? »

 

Il nous semble que cela peut tenir en un acronyme de 5 lettres : CRACS

C’est-à-dire,

 

C pour des étudiants citoyens, impliqués dans la vie de la cité, dans la communauté, en constant dialogue avec tous les acteurs qui la constitue et dont ils sont un des protagonistes. À l’heure des élections communales, nous espérons, par exemple, que les étudiants ne seront pas oubliés dans les accords de majorité. Tant à Ottignies, qu’à Bruxelles, Mons ou Tournai, le monde étudiant a une place à prendre dans la vie de sa cité !

R pour des étudiants responsables, concernés par l’avenir de leur société, dans ses aspects sociaux, économiques et surtout écologiques. Les étudiants d’aujourd’hui seront des acteurs majeurs de la société de demain, et ils doivent en assumer la responsabilité. Et nous sommes sûrs, Mr le Recteur, qu’au vu de vos récents propos tenus dans La Quinzaine au sujet des étudiants, vous ne pouvez que nous soutenir dans cette voie. À l’échelle de l’UCL, cela passe simplement et notamment par le choix de gobelets réutilisablens, par la généralisation de l’utilisation du papier recyclé, par l’enseignement du Développement Durable dans le tronc commun de chaque cursus conformément à l’engagement pris par l’UCL en signant la charte RIO+20, il y a quelques mois, ou encore par l’amélioration du tri des déchets, pour faire de notre université, un établissement responsable et respectueux de son environnement.

A pour des étudiants actifs, impliqués à tous les niveaux possibles. Profitons, d’ailleurs, ici de l’occasion pour remercier tous ces étudiants qui s’engagent en parallèle de leurs études, que ce soit dans le milieu associatif, dans une activité sportive, en kot-à-projets, dans une jeunesse politique, ou encore, plus largement, dans l’animation culturelle et festive.

C pour des étudiants critiques qui ont l’intelligence d’aller au-delà des idées reçues et/ou imposées. Des étudiants qui doivent avoir l’occasion de déployer leur sens critique, en sachant prendre du recul et en développant  une pensée divergente, enrichissante.

Et finalement, S pour des étudiants solidaires, que ce soit à l’échelle locale, en apportant son soutien et en participant à des initiatives telles que l’UTUC, par exemple, pour LLN, ou à l’échelle mondiale, en soutenant entre autres la lutte étudiante au Québec, qui s’oppose à la hausse des frais de scolarité. Que ce soit collectivement ou individuellement, comme le permet le mouvement mondial en ligne Avaaz qui donne aux citoyens les moyens de peser sur les prises de décisions partout dans le monde. Car nous sommes avant tout des êtres humains, dotés de responsabilités envers chacun, mais également envers les générations futures et la planète. Aussi, comme l’a dit Edgar Morin, dans ses 7 savoirs nécessaires à l’éducation du futur, « à partir du XXe siècle, la communauté de destin terrestre nous impose de façon vitale la solidarité »[1].

Mais pour tout cela, il faut que l’enseignement, en général, et l’Université dans notre cas, avec ses trois missions, le permette et y incite ! Ainsi, paraphrasant Morin, « l’enseignement doit contribuer, non seulement à une prise de conscience de notre Terre-Patrie, mais aussi permettre que cette conscience se traduise en une volonté de réaliser la citoyenneté terrienne »[2].

En sachant qu’une université est « un établissement qui fédère en son sein la production, la conservation et la transmission, au plus grand nombre, des différents savoirs acquis au cours du temps »[3], elle doit avoir pour objet la recherche désintéressée de la vérité, qu’elles qu’en puissent être les conséquences, ainsi que l’extension et la communication du savoir pour lui-même, sans aucune considération utilitaire. Ainsi, « quand l’université cède à la tentation utilitariste, elle trahit sa vocation et vend son âme. Il y a plus de cinq cents ans, Érasme a d’ailleurs défini en une phrase l’essence de l’entreprise humaniste: « On ne naît pas homme, on le devient. » L’université n’est pas une usine à fabriquer des diplômes, à la façon des usines de saucisses. C’est le lieu où une chance est donnée à des hommes de devenir qui ils sont vraiment. » Sachez toutefois que celle-ci n’est pas de nous mais qu’elle est extraite du discours prononcé le 18 novembre 2005 par Simon Leys, lors de la remise de son doctorat honoris causa par la Faculté de philosophie et lettres de l’UCL. La visée de l’enseignement est donc de faire évoluer l’homme et la société dans laquelle il vit, et l’université doit par conséquent être un lieu d’émancipation individuelle et collective.

C’est pourquoi, pendant que de nombreux gouvernements à travers le monde tentent de modeler le système d’éducation en machine à production d’intérêts privés et commerciaux, nous réclamons plutôt un système d’éducation au service des citoyens dans lequel la formation n’ait pas comme but principal l’employabilité sans vision à long terme. Un système qui donnerait les outils nécessaires aux étudiants pour devenir des agents de changement et de développement, répondant au célèbre adage « Savoir, c’est pouvoir ». Enfin, un système qui les amènerait à l’exercice d’une activité professionnelle experte et responsable, alimentant tout particulièrement la réflexion des sociétés sur elles-mêmes et, en particulier, sur leur modèle de développement.

En outre, les étudiants ne sont pas des clients ! Il ne doit pas être question d’un système d’offre et de demande à l’université ; elle ne doit pas entrer dans une logique de marché, ce qu’elle fait pourtant parfois, et qui est, selon nous, le meilleur moyen de faire diminuer la qualité des formations, toujours plus standardisées, et de courir le risque de voir disparaitre, dans un même temps, des disciplines, programmes ou mineures peu fréquentés, dès lors considérées comme négligeables, alors qu’elles sont, bien au contraire, fondamentales. De cette manière, l’on risque d’arriver alors indéniablement à la situation d’une université appauvrie qui ne formerait plus à la réflexion, ni à l’esprit critique.

Il y a donc d’un côté l’université telle que nous la souhaitons : celle des savoirs, de l’analyse critique et de la réflexion, « foyer d’imagination créatrice et de savoirs critiques », pour reprendre les termes de Christophe Derenne, ancien président de l’AGL ; opposée à celle de l’efficacité, de la rentabilité, de la compétitivité, bref, de la croissance à tout prix qui prône sans cesse une culture du quantitatif et non du qualitatif, où la préoccupation principale n’est pas ou n’est plus d’élargir le savoir mais plutôt de s’amuser à évaluer, à comparer et à classer entre elles les différentes institutions et d’utiliser ce classement afin de justifier des réformes inappropriées.

En outre, l’en
seignement doit également (Et oui, nous en demandons beaucoup !) faire naitre un certain appétit de la connaissance et de la recherche. Donc, chers professeurs, chers académiques, chers assistants, sachez-le, nous avons faim de savoirs et d’ouverture ! Ainsi, nourrissez-nous ! Nourrissez cet appétit qui en fera naitre d’autres, toujours, il le faut, et toujours plus nombreux, nous l’espérons. Rendez-nous curieux et créatifs, « faculté la plus répandue et la plus vivante de l’enfance et de l’adolescence, que trop souvent l’instruction éteint et qu’il s’agit au contraire de stimuler ou, si elle dort, d’éveiller »[4], en faisant développer en nous la capacité à concevoir des idées originales, à considérer toute question sous plusieurs angles. En somme, faites-nous penser autrement que selon des voies linéaires ou convergentes. Faites de nous des CRACS !

Par ailleurs, l’UCL fête cette année le 40ème anniversaire de sa première rentrée académique sur le site de Louvain-la-Neuve. Ce fut un nouveau départ. Faisons en sorte qu’il en soit de même aujourd’hui.

Dès lors, Transformons, Changeons, Améliorons, Construisons la société et le monde, remués sans cesse par les forces économiques, sociales, culturelles, intellectuelles, et politiques d’aujourd’hui. Incarnons ces forces, en tant qu’universitaires, Mouillons-nous, Proposons des alternatives ! Et cela commence par le milieu dans lequel nous vivons et par nos habitudes de vie ! Oui, c’est idéaliste. Mais si la jeunesse ne l’est pas, qui le sera ?

Toutefois, et pour conclure, Nougé, surréaliste belge, affirmait que les discours étaient inutiles pour introduire un changement de perspective. Donc, les différentes interventions de ce soir, la nôtre, la vôtre monsieur le Recteur, ne servirait-elle qu’à habiller une cérémonie protocolaire ? Non, faisons-le mentir, car comme l’écrit Morin « dans l’histoire, nous avons vu souvent, hélas, que le possible devient impossible, et nous pouvons pressentir que les plus riches possibilités humaines demeurent encore impossibles à réaliser. Mais nous avons VU aussi que l’inespéré devient possible et se réalise ; nous avons souvent VU que l’improbable se réalise plutôt que le probable ; sachons donc espérer en l’inespéré et œuvrer pour l’improbable »[5].

Nous vous remercions pour votre attention !

Bonne rentrée à toutes et à tous !

 


[1] Morin Edgar, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, Seuil, octobre 1999, p. 64.

[2] Ibid., p. 4.

[3] « Université », dans Wikipédia, [en ligne], http://fr.wikipedia.org/wiki/Universit%C3%A9 (page consultée le 28 aout 2012).

[4] Morin Edgar, op. cit., p. 17.

[5] Ibid., p. 50.

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