Focus: Les grandes causes étudiantes : du socio-politique au socio-culturel

Bien qu’un mouvement étudiant ait existé auparavant (notamment dans la résistance durant la seconde guerre mondiale), ce n’est que durant la deuxième moitié du siècle dernier que la population estudiantine, donc des membres effectifs d’un mouvement étudiant, augmente fortement. Voilà pourquoi nous n’examinerons les grandes causes étudiantes qu’entre le mouvement de protestation étudiante de mai 68 et aujourd’hui. Entre ces deux évènements, plus de quarante années se sont écoulées et, inutile de le préciser, la situation a évidemment changé : économiquement bien sûr, la Belgique est passée d’un boom économique à une crise que l’on nous dit sans précédent ; politiquement aussi, les querelles linguistiques ont rendu communautaire la compétence de l’enseignement supérieur et donné naissance à la ville de Louvain-la-Neuve ; culturellement aussi, la démocratisation des savoirs en permet l’accès à un plus grand nombre; et socialement, les idéologies, hier bien ancrées, se sont retrouvées au placard par nos contemporains.

1968-1979 : Une volonté de changement

Marquant le refus de l’infantilisation, la volonté de s’insérer dans les rapports sociaux et de prendre part à la gestion de la vie des universités (jusqu’alors, des membres non-élus et nonreprésentatifs de la communauté universitaire siégeaient dans les conseils d’administration), les évènements de mai 68 marquent une étape importante du mouvement étudiant. Le « mouvement du 13 mai », souhaité par l’Assemblée Générale des Etudiants, engendra à l’ULB une « assemblée libre » où une majorité des 400 membres décida l’occupation permanente des locaux et déclarèrent « l’Université ouverte à la population ». À Louvain, c’est la question linguistique qui remua la communauté étudiante : il était question de transférer les étudiants  francophones. Les étudiants francophones deLouvain se réunirent spontanément durant le mois de mars 1969 en une manifestation réclamant des garanties pour Louvain-Français.

En ce printemps 1969, les deux mots d’ordre étudiants étaienti : des garanties financières pour la section francophone et la participation effective de tous les membres de la communauté universitaire à tous les niveaux. C’est suite à ces mouvements que l’Université de Louvain prit la décision d’intégrer les étudiants aux différents organes de décision jusqu’au conseil académique. De son côté l’ULB mena une politique parallèle. Toutefois, l’organisation par l’ancien conseil d’administration d’une « manifestation de prestige » non accessible aux étudiants mit le feu aux poudres. Le 4 décembre, deux à trois cents contestataires voulurent « forcer à comparaître » le nouveau recteur et le nouveau président du conseil d’administration. Ce dernier fit appel à la police communale qui, aidée de la gendarmerie, dut affronter pendant plusieurs heures la colère des protestataires.
C’est à partir de Louvain que l’ensemble du pays vit naître une nouvelle série d’éruptions rebelles dans les universités, en solidarité avec les étudiants étrangers visés par les décisions du Ministre de la Justice. À partir de 1974, les revendications relèvent de la politique sociale du gouvernement et les étudiants refusent les réductions des bourses et des budgets sociaux ainsi que l’augmentation du minerval (contre les « 10.000 » en 1979). C’est le caractère anti-démocratique du système ainsi que ses inégalités et ses injustices qui choquèrent les étudiants.

Le repli des années 80

L’aggravation du chômage des jeunes eut un effet sur la mobilisation étudiantei : la course aux grades et une forme d’élitisme revinrent sur le devant de la scène. Après la profusion des discours de 1968, ce que l’on entend en 1983, de et à l’université, ne sont que des silences. L’engagement étudiant ne se fait plus dans des mouvements, mais dans des actions culturelles (comme les kots-à-projet), politiques et même sportives. On voit naître une solidarité plus personnelle, plus individuelle au travers d’actions pour Amnesty International, les Magasins du monde Oxfam, etc. Il s’agit de mobilisations atomisées mais concrètes et pragmatiques. Ces attitudes étudiantes conduisent à l’échec de la mobilisation et à la crise des organisations étudiantes.

Les années 90 : malaise et compromis

Crise économique et crise de l’enseignement plongent la nouvelle génération d’étudiants dans l’inquiétude. En outre, la disparition de l’engagement idéologique ne permet plus d’espérer des lendemains qui chantent face à un système social vu comme fermé, non réformable et bloqué. Sur le plan politique, la jeunesse dénonce les dysfonctionnements de la démocratie et fustigent sa forme la plus visiblei : la particratie. Le monde politique est décrit comme une sphère repliée sur elle-même, corrompue, inefficace et peuplée d’incompétents. Voilà pourquoi naissent des mouvements parallèles aux mouvements de jeunesse de partis politiques. Certains jeunes sont animés par le désir de transformer la société, certains oeuvrent dans des associations ou participent à des formes de solidarité sur les terrains qui les intéressenti : environnement, politique de la ville, santé et droits de l’homme. Si les étudiants, pour la plupart, préfèrent s’adonner à des activités extérieures à l’université, certains d’entre eux se veulent les moteurs d’une nouvelle conscientisation comme en témoignent les différentes actions menées par quelques groupement étudiants, notamment l’AGL. À Louvain-la-Neuve, cette dernière initie une série d’actions pour relancer le mouvement étudiant. Selon les animateurs de cette équipe, il était indispensable de développer des initiatives hors du cadre institutionnel de l’université. Les nouveaux représentants étudiants se sont donc symboliquement retirés des structures de l’UCL. Leur sentiment était que la participation, octroyée depuis vingt ans, avait englué les décisions.

En 1993, le plan « grandes écoles » propose de changer radicalement le système en lui attribuant de nouvelles missions, un nouveau mode de financement et en regroupant les 113 établissements existants en 26 « grandes écoles ». La désapprobation est générale, elle émane à la fois des rectorats et des associations étudiantes. Suite au vote du décret, le mouvement étudiant s’amplifiei: le 27 octobre, une manifestation rassemble 30 000 étudiants à Liège. Leurs revendicationsi : le retrait du décret, le refinancement de l’enseignement et la désignation de l’enseignement comme priorité politique.

L’année 1996 marque un tournant pour le mouvement étudiant. La FEF organise une « méga-manifestation » à Liège, le 28 novembre. La manifestation liégeoise tourne à l’affrontement avec les forces de l’ordre. Le bilan officiel fait état d’une dizaine de blessés légers dans les rangs des manifestants, d’une vingtaine d’arrestations et de dégâts matériels considérables. Laurette Onkelinx réaffirme sa volonté de négocier sans tabous. Toutefois, ce dialogue se fera dans le cadre budgétaire tel qu’il a été arrêté par le gouvernement.

Finalement, la victoire du mouvement étudiant fut surtout d’être reconnu à nouveau en tant qu’interlocuteur du dialogue politique concernant l’enseignement. Ce qui animait les étudiants de cette époque est loin de la volonté de changement de leurs aînés de mai 68. Ceux-ci désiraient le changement tandis que ceux-là souhaitaient le maintien du système à l’identique.

Les années 2000 : causes toujours

Les années 2000 sont marquées par la mondialisation d’une information toujours plus accessible. Dans cet océan de causes à défendre, l’étudiant ne sait plus trop à quel saint se vouer. Il faut dire qu’entre la gratuité de l’enseignement (ResPACT), la crise du logement étudiant, l’autocratisme grandissant des instances universitaires (réforme de Bologne et celle de l’Académie Louvain), la nécessité d’un développement d
urable et équitable (Max Havelaar, Oxfam, Vélorution, …), la défense des droits de l’Homme (Amnesty International, Aung San Suu Kyi, Unicef, comité de soutien aux sans-papiers), des animaux (WWF) et de la planète (Greenpeace), ou la défense de l’animation et du folklore (manifestation contre le couvre-feu imposé aux cercles, pour l’unité de la Belgique à Leuven, défilé des calottés du 21 juillet), etc.; les étudiants n’ont que l’embarras du choix. La première conséquence de l’existence de cette pléthore de possibilité, c’est qu’il est facile de se perdre et de baisser les bras par dépit. Mais celui qui trouve sa voie s’y engage sans retenue. La deuxième conséquence, c’est que le sens du combat défendu s’édulcore dans une récupération marketing douteuse. En effet, on peut le voir avec l’agriculture biologique : les directeurs mercatiques voyant la niche du bio s’agrandir n’ont pas hésité à s’y engouffrer pour finir par nous proposer une gamme de produits frisant le ridicule (essuies de vaisselle, t-shirt, biocarburants).

Le mouvement étudiant s’est diversifié au fil des cinquante dernières années. Il est passé de l’extrême gauche à l’apolitisme, d’une volonté de changement au conservatisme, de la dynamique de l’espoir à celle de l’inquiétude. Les grandes causes défendues dès les années soixante et septante restent d’actualité. Cependant, le manque d’idéologie, la profusion des causes annexes et l’individualisme existant les empêchent de s’épanouir.

Sources :

  • MARON Fabienne, « Le mouvement étudiant », dans Courrier Hebdomadaire, n°151 0-1 51 1, Bruxelles, CRISP, 1 996. Cote:TDRTPA 3 CRISP/96
  • FISCHER Didier, « L’histoire des étudiants en France de 1945 à nos jours », Paris, Flammarion, 2000. Cote: FH-5 H065 S 3 FIS

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